Entretien avec Thierry Balesdens

Ta dernière série landscapes marque un retour à une peinture figurative réaliste…. S’agit-il pour toi d’un retour aux sources ? 

Oui, en quelque sorte, lorsque j’ai commencé à peindre, c’était de manière hyperréaliste, fasciné par le travail de Jacques Monory, Peter Klasen et Erró ; ensuite, il y a eu une longue période non figurative et ce retour depuis quatre / cinq ans boucle d’une certaine manière ce que j’ai entrepris il y a vingt ans et plus, avec l’apport de ce que m’a appris la non-figuration.

Mais ta question, posant le « problème » du retour aux sources, va bien plus loin que ma réponse. Que l’on peut développer par ailleurs avec la redécouverte du cube de mes premières « installations » aux Beaux-Arts de Lille.Je me rends compte que finalement ce que je fais actuellement est la même chose qu’il y a vingt-cinq ans et avec une « manière » et technique différente.

Alors oui, c’est un retour aux sources.


Pour autant depuis plusieurs années, tu utilises d’autres médiums comme la photo, la video et aussi l’image numérique. Pourquoi ?

 

Quand j’ai quitté Lille, je n’avais plus d’atelier et j’ai donc commencé à faire de la photo. Pour les autres médiums, cela fait presque 20 ans maintenant.

Je suis un boulimique, d’images, de musique, de cinéma, littérature, etc., un peu (toutes proportions gardées) comme David Bowie. (J’adore le Pop Art pour sa récupération et sublimation des images de la publicité, donc de la culture occidentale.

Le Pop Art des origines, pas les récupérations que l’on en fait aujourd’hui, genre bonbons en alu imitant Jeff Koons ( par ailleurs, un grand artiste) et qui sont bien souvent le fait d’artistes en mal d’inspiration… Pauvres Wharol, Lichtenstein ou encore Jasper Johns, ils doivent se retourner dans leurs tombes et pourtant les copieurs, n’en valent pas la peine.

Je n’ai pas envie de m’arrêter à un seul médium, si je peux en explorer d’autres et si, avec ces autres, je peux exprimer de manière différente ce que j’ai besoin de faire passer.

Explorer tous ces médiums est assez passionnant et excitant. La peinture, pour moi, n’est pas limitée, bien au contraire, mais au travers de la publicité, je me suis tourné vers l’ordinateur et ma boulimie aidant, j’ai approché la vidéo et en ai fait des kilomètres… J’ai composé de petites histoires, parfois sans vraiment de fin, hormis l’image de fin reprenant, toujours, l’image du début, comme une espèce de boucle et de fait, de retour à la source de ma vidéo. Et la vidéo m’a amené à envisager l’image 3D, en effet, depuis cinq, six ans, je fais des vidéos presque uniquement composées d’images numériques. Je pense que la vidéo et l’image numérique impliquent justement la 3D et cela rejoint ce que déjà je faisais aux Beaux-Arts avec mes installations de cubes et autres formes, même si là, dans mes vidéos et images numériques, ce n’est pas du vrai volume.

Cette évolution / révolution du 3D en image numérique pose néanmoins la question de la pérennité de l’œuvre. Les évolutions technologiques peuvent rendre obsolète l’œuvre numérique créée aujourd’hui. L’artiste a-t-il à se préoccuper de ce qu’il advient de son œuvre ? Et toi tu es présent dans de nombreuses collections privées. As-tu toujours des contacts avec ces collectionneurs et suis-tu les œuvres qui ont été achetées il y a quelques années ?

Oui, la question se pose. Pour les travaux numériques que je décide d’arrêter sur une image, je les fais tirer comme photos sur Dibond par un laboratoire professionnel, dans ce cas, elles ont une durée de vie égale à la photo et les « originaux », comme avant les négatifs, sont conservés sur support CD, Clés USB, Disques Durs externes.

Le problème est que chaque fois que la technologie avance, il faut avancer avec elle pour la conservation des « originaux », il y a eu la disquette et maintenant les clés et le Cloud, mais le Cloud ce n’est pas malgré son nom, un vrai nuage, il est composé de gigantesques serveurs, de gigantesques disques durs. Donc, il faut à chaque évolution technologique refaire les sauvegardes sur les nouveaux supports. Actuellement, c’est très rare d’avoir des CD ou DVD comme support d’un fichier contenant des « œuvres ». Les fichiers d’origine sont de toute façon dématérialisés, ce sont des images en JPEG ou autres formats, mais qui de fait sont des combinaisons de 0 et 1, ce sont des images qui étrangement, au départ, n’existent pas en tant qu’images, c’est la combinaison de ces chiffres qui fait que cela devient des images.Les images que nous photographions sont des images que les 0 et 1 reconstituent sur le support, écran etc.

C’est un processus très étrange, alors qu’avant les pellicules étaient l’image en négatif, ou positif pour les diapos ainsi que pour les films ou vidéos. La conservation des films et vidéos se pose de la même manière que pour les images fixes, puisqu’ils ne sont plus sur des pellicules.Pour ces « œuvres-là », je me préoccupe de la conservation des « originaux » et comme je l’écris plus haut, je les sauvegarde au début en les numérisant, sur les nouveaux supports.

Par exemple, aujourd’hui, il y a encore des lecteurs de CD ou DVD, mais si cela n’existe plus (mais comme le vinyle, le CD peut revenir), si l’on n’a pas pris soin de sauvegarder sur les « derniers » supports, l’œuvre risque de n’être plus, de ne plus exister, puisque l’on ne pourra plus y avoir accès.

J’ai quelques contacts avec certains collectionneurs, et éventuellement pour de la vidéo, je peux leur sauvegarder sur un autre support ; pour la photo tirée, comme déjà écrit, elle aura la même durée de vie que la photo argentique.

Heureusement peut-être que je fais également et surtout de la peinture…, comme je prends des matériaux de qualité, les toiles auront une durée de vie « normale », d’autant plus que je n’utilise que de la peinture seule. Les pièces avec plein de collages de différentes matières, ou certaines installations réalisées avec des matériaux instables, devront passer plus vite chez le restaurateur…


Ne penses-tu pas pour autant que l’on va de plus en plus dans la dématérialisation de l’art au profit du seul concept ? Qu’en penses-tu ? L’art n’est-il aujourd’hui que concept ?


Je ne le pense pas, du moins jusqu’à aujourd’hui, mais je ne sais pas de quoi demain sera fait…Je ne pense pas qu’il y ait des artistes qui soient essentiellement des conceptuels ou alors, ceux qui pensent l’objet ou l’image et la font réaliser par d’autres sans passer par la maquette. Existe chez certains, la pensée plutôt que la forme et là il me semble que ces vrais et uniques conceptuels pourraient essentiellement écrire ou méditer.

Pour moi, l’art est forme et pensée, cela dure depuis 30 000 ans. Mais il est vrai que pour partie, l’art aujourd’hui, en fait, plutôt le support, se dématérialise tout comme pour la musique, mais la musique, avant d’être virtuelle, est quand même jouée, en public ou en studio d’enregistrement. L’on peut vivre une époque dans laquelle seule la pensée est art et se projette dans différents « mondes » comme certains films de science-fiction, mais nous n’en sommes pas encore là. Il est vrai que depuis 40 ans, l’on déclare la peinture morte au bénéfice des installations ou performances, c’est cyclique.

Mais toujours (du moins jusqu’à présent), la peinture renaît, même si, en ces périodes-là, elle n’est plus considérée.

Cela me fait penser à « Support-Surface », plus précisément à Vincent Bioulès, qui, lors de sa visite d’une de mes expos, à ma question sur le fait qu’il était vite passé du « minimalisme » de « Support-Surface » à une figuration un peu « matissienne », m’a répondu qu’il avait toujours dessiné « en cachette » des autres.

Mais aussi à Christian de Cambiaire ( un Grand Artiste ), qui est un « abstrait » revendiqué, presque militant et pour moi, un conceptuel qui « joue » avec brio de la dématérialisation, de l’outil informatique, mais ne peut finalement pas se passer de l’image.

Comme l’on dit, le Roi est mort, vive le Roi, la Peinture est morte, vive la Peinture !

 

C’est amusant ces réflexions sur certains artistes, car justement j’allais te demander qui t’a influencé et comment tu pourrais te définir et/ou définir ton travail ?

   

Je citerai, puisqu’ils sont déjà en début de cet entretien, Jacques Monory, Peter Klasen et Erró et lorsque j’étais aux Beaux-Arts, je faisais du volume et des « installations », (bien sûr, l’on risque de ne pas comprendre, vu mon travail actuel…), Mario Merz, Wolf Vostel, Joseph Beuys, ce sont là les « influences » lorsque j’étais au Beaux-Arts, même si ce que je faisais à l’époque n’avait rien à voir avec ces artistes (Il y a ces cubes que je faisais alors, qui sont à la page 103 ou ces « sculptures » de la page 104).

J’aime beaucoup Rembrandt et Vermeer et Matisse, je ne peindrai pas comme je le fais actuellement si Rembrandt n’avait pas existé, il m’a appris la lumière, Vermeer et Matisse la couleur.

Bien entendu, la manière dont j’appréhendais le volume aux Beaux-Arts, m’a aussi appris la lumière et la décomposition des formes, ce dont je me sers actuellement.

Il y a également tous les grands expressionnistes Allemands actuels, comme Jörg Immendorff, Martin Kippenberger, Gerhard Richter, Sigmar Polke, Georg Baselitz, etc.